Quand on voit, comme nous les voyons, ces hommes superbes que nous envoie le Tzar, défiler dans nos rues, admirablement équipés, impassibles comme des armures, le regard clair et limpide comme l'eau d'un glacier, on se sent invinciblement attiré vers eux.
Une particularité est bien faite, d'ailleurs, pour impressionner le public qui se presse en foule sur leur passage, acclamant leurs drapeaux, c'est l'exécution des ch½urs qui se poursuit pendant leur marche avec un art consommé, et où, semble-t-il, l'âme russe chante tout entière.
Ces chants au rythme précis, lent et grave, donnent à la troupe une allure religieuse et guerrière où se révèlent la foi et la force des combattants.
Les régiments russes n'ont pas tous, comme chez nous, leur musique au complet. Mais le ch½ur des soldats, le ch½ur antique et solennel, remplace admirablement le bruit des instruments et communique aux marcheurs un élan qui donne le frisson à tous ceux qui les regardent passer. Les voix portent au loin larges et puissantes. C'est à la fois une prière, une invocation à Dieuet un appel à toutesles énergies humaines.
Les meilleurs artistes forment une section spéciale de chanteurs régimentaires qui assiste, dans toutes les cérémonies religieuses célébrées en plein air, l'aumônier officiant. Elle suit le prêtre dans la célébration de l'office et exécute les chants liturgiques dont pieusement les soldats découverts répètent les versets.
Par deux fois déjà, sur une des grandes places de la ville de Brest, on a contemplé ce spectacle imposant et impressionnant de milliers de Russes déployés en carré, face à l'autel de fortune où sont déposées les images sacrées, et appelant par leurs chants et leurs prières la bénédiction divine sur le succès de leurs armes.
A la cérémonie religieuse succède aussitôt la revue des troupes, où, suivant l'usage traditionnel, le chef qui la passe salue à haute voix les hommes, ceux-ci répondant par une immense acclamation. La revue terminée, un dernier hymne s'élève vers le ciel, et le défilé commence scandé encore parfois par des chants. C'est alors toute la Russie qu'on devine frémissante du désir de se battre à côté de ses alliés, tant les visages les plus communs sont transfigurés par la même pensée.
Un Anglais, qui, en visitant la Russie, s'est surtout attaché à étudier les m½urs et les coutumes de cet empire infini, a noté que bien peu d'étrangers connaissent à fond l'âme populaire: « Un souffle de poésie court, dit-il, à travers la pensée et la parole du paysan russe; les chants qui le suivent dans la vie forment un véritable cycle poétique... Ils offrent un tableau fidèle du peuple qui les chante, ils incarnent les sentiments de millions d'âmes, dont, sans eux, il serait bien difficile de pénétrer la vie intérieure. Ils accueillent le paysan à son berceau, ils embellissent les jeux de son enfance; ils sont les interprètes de son amour. Ils abrègent les heures de travail; ils égaient les instants de repos; ils accompagnent le conscrit qui part pour l'armée, la fiancée qui quitte le logis paternel, le cercueil que l'on descend dans la fosse. »
Toute la vie russe est traduite ainsi en chansons, en cantiques. Il y a les chansons de la danse, les récitatifs, les chants rituels et mystiques, les chants des cosaques, des brigands, des soldats, les épopées historiques. Il y a la complainte réservée au génie familier Domovoï, quelque chose comme l'ange gardien du foyer domestique.
Dans sa Psychologie des romanciers russes, Ossip Lourié a décrit les gaietés et les chansons du Petit-Russien: « La Petite-Russie, écrit-il, « est un pays de chants et de rêves... Le Petit-« Russien ne fait rien sans chanter. Son travail « de tous les jours, les événements de toute sa « vie sont accompagnés d'un chant. Lorsque « sa faux siffle dans le blé, il chante; il chante « en conduisant sa charrue, et l'alouette invisible lui répond. La nuit, quand il mène au « pâturage son bétail et ses chevaux, il chante; « et ce n'est pas un seul homme que l'on en-« tend; c'est toute une troupe qui, chevauchant « dans l'obscurité, entonne un ch½ur... »
Gogol, le Petit-Russien, dit, lui aussi, que dans l'Ukraine, chanter est un acte de la vie du peuple. C'est le même écrivain qui, dans les Ames mortes, a lancé ce prophétique avertissement:
« Le jour viendra où les Russes se lèveront... De grands mouvements se produiront... Et l'on verra combien profondément il était tombé dans la nature slave de cette semence de vertu qui n'a fait pour ainsi dire que glisser à la surface de la nature de vingt autres races. »
Les Russes se sont levés en chantant. Du golfe de Riga aux Carpathes, de Trébizonde à Bagdad, d'Arkhangel à Brest, de Brest aux plaines de Champagne et ailleurs, ils chantent la gloire de combattre et de mourir pour la juste cause des peuples que l'Allemand voulait asservir, ils chantent les victoires présentes et la grande victoire future qui fera cesser en Europe le règne sanglant de la terreur germanique.
Que leurs chants religieux et guerriers continuent à enflammer leurs c½urs et les nôtres jusqu'au jour où, dans le plein rétablissement de l'ordre et de la justice, les chants de reconnaissance à Dieu et les doux chants de la paix pourront résonner allègrement chez tous les peuples libérés de la barbarie.
